“Journal de France” : rencontre avec Raymond Depardon et Claudine Nougaret

“Journal de France” nous invite à un voyage sur les routes de France, mais nous propose aussi d’explorer la carrière de Raymond Depardon, avec pour guide sa compagne et collaboratrice Claudine Nougaret. AlloCiné les a rencontrés

AlloCiné : “Journal de France” arrive juste après “Profils paysans”, qui marquait déja un retour aux sources puisqu’il y était question des origines rurales…
Raymond Depardon : J’ai exorcisé pas mal de choses avec les photos, la correspondance new-yorkaise, la rupture avec le photo-journalisme, mes origines rurales… Il y a donc une logique, oui. Mais ce film n’est pas un bilan.

Claudine Nougaret : Ce n’est pas un film-somme ni une rétrospective, c’est un film-étape. Raymond en avait déjà fait un il y a plus de 25 ans avec Les Années déclic. Journal de France est un journal à deux voix : lui dans le camping-car, moi dans les archives. Même si dans la réalité c’était : lui dans les archives, et oi qui filmais le camping-car… On s’est séparés au montage pour se retrouver.

Journal de France

“Journal de France” associe l’Histoire et la géographie : on revient sur la carrière de Raymond Depardon et on traverse les routes de france.

C.N : Tout à fait. C’est un film de géographe. On suit son itinéraire très libre en France, dans des petites sous-préfectures, par lesquelles on passe parfois sans vraiment s’y attarder. Et puis c’est un film sur le regard. Normalement, en sortant du film, on doit regarder un peu différemment les bâtisses, les façades.

R.D : Il y a eu un long voyage dans la cave, mais il y a eu aussi un long voyage en France. Les deux ont été assez éprouvants, ça a pris du temps. C’est Claudine qui a eu l’idée de mêler les deux, et elle a eu raison. L’idée était aussi de travailler sur la France dans le présent.

C.N : L’idée aussi, c’était que je prenne la parole, ce qui n’était pas évident pour moi. Depuis 25 ans, je suis derrière la caméra. Je suis en retrait, et Raymond est mis en avant. Ce film marque donc une rupture. D’habitude, on a une voix masculine dans les films de Raymond. Là, on s’est dit : allons jusqu’au bout, car dans nos films, le son est féminin. C’est aussi l’envie d’essayer autre chose, de se renouveler.

Un motif revient sans cesse : le désert, qui fait partie de votre vie depuis très longtemps
C.N: Tes premières photos, à 18 ans…

R.D: C’est vrai qu’on aurait pu partir du désert pour parler de tout. Le désert est en pleine transformation en ce moment. Je suis très marqué par le désert. Le désert me…

C.N: …te manque.

Sandrine Bonnaire dans La Captive du désert de Raymond Depardon

R.D : Le désert me permet de mieux voir. C’est un peu comme une retraite, un observatoire aussi. J’y avais emmené Claudine il y a plus de 25 ans et on avait parlé là-bas de tous les films qu’on pourrait faire. Urgences, Délits flagrants : on les a décidés depuis le désert. C’est un point d’observation important pour moi, peut-être plus que la ruralité. Aujourd’hui, le désert est mon jardin secret. J’essaie d’y aller tous les ans.

C.N : En ce moment, c’est difficile de tourner ces films dans les régions où il est allé, et où je suis allée pour La Captive du désert. On ne peut plus les faire pour l’instant. C’est une vraie perte pour tout le monde, pour ces populations. Il n’y a plus d’échange entre le Nord et le Sud, c’est une vraie catastrophe.

Une des scènes étonnantes de Journal de France, ce sont ces images d’Eric Rohmer sur le tournage du “Rayon vert”. [A Claudine Nougaret] Un de vos premiers films comme ingénieure du son…

C.N : J’avais 24 ans, je travaillais comme perchiste (perchman ? perchwoman ? je ne sais pas comment vous allez l’écrire…), et Eric m’a proposé d’être chef ingénieure du son. C’est un des rares films d’Eric qui était improvisé, on n’avait pas de scénario écrit. C’était comme sur un court métrage, on n’avait pas la conscience de faire un long métrage qui allait avoir le Lion d’or à Venise ! On a tourné l’été, avec beaucoup de plaisir. On vivait au jour le jour : Si Marie Rivière décidait d’aller à la montagne, on allait à la montagne. Il y avait une grande liberté, et une toute petite équipe. C’est une façon de travailler que j’ai perpétuée par la suite avec Raymond. Ce tournage du Rayon vert a été déterminant. Déjà, c’était en son direct, avec très peu de musique. Je filmais tout le temps, avec une toute petite caméra super 8. On la mettait dans la poche, c’était super discret. Sinon Eric n’aurait pas accepté que je le filme : il était comme Henri Cartier-Bresson, il ne voulait pas apparaitre. J’ai montré ces images à Eric qui m’a dit qu’on pourrait les utiliser quand il ne serait plus là. Et voila. Ca faisait donc partie du projet Journal de France, tout comme les images de notre rencontre à Raymond et moi, qui avait été filmée aussi. Je suis restée proche des fidèles d’Eric. Il m’a donné ma chance, je me suis sentie toujours redevable. Après, les films de Raymond ont été distribués par Les films du Losange, donc il y a une communauté d’esprit. J’ajoute que cette séquence du Rayon vert donne une idée de ce qu’était alors le cinéma, à une époque de plein emploi. Si on arrivait sur un projet et qu’on ne se débrouillait pas trop comme un manche à balai, c’était bon.

Le Rayon vert d’Eric Rohmer

R.D : Claudine est trop modeste. Elle a été formée auprès des plus grands ingénieurs du son, elle a été la perche, et cette perche est très importante…

C.N : J’ai été la première femme ingénieure du son direct en France. C’est un métier où il y avait très peu de femmes – c’est toujours le cas aujourd’hui. C’est Eric qui avait souhaité s’entourer uniquement de filles. S’il n’avait pas eu cette volonté, j’aurais eu beaucoup de mal à démarrer comme chef. J’ai des amies de l’époque qui sont toujours assistantes. Bon c’est vrai que j’ai toujours été un peu intrépide…

Vous disiez que sur “Le Rayon vert” vous filmiez tout le temps. Dans “Journal de France”, on voit que Raymond aussi, à ses débuts, filmait sans arrêt…
C.N :Oui, c’est l’époque où il apprend à filmer, pour être engagé au moment de la guerre au Vénézuéla.

R.D: C’était un entretien d’embauche. On m’a dit : “montre-moi ce que tu peux faire !” Le fait de tourner en continu, ça m’a été utile pour la suite, pour le son par exemple. C’est pour ça que, quand j’ai tourné le film sur Giscard, je n’étais pas un photographe qui prend une caméra, mais j’étais déjà un filmmaker, au sens de Rouch ou de Leacock. C’était vraiment l’époque : plan séquence, tournage en son direct, pas de voix-off…

C.N : L’idée, c’était de filmer en continu tout en pensant au montage. On racontait une histoire en filmant. C’était le jeu. Et il faut savoir que la première fois que nous avons travaillé ensemble, avec Raymond, sur Urgences, nous n’étions que tous les deux ! A côté, Le Rayon vert c’était une grosse équipe… On l’a refait avec Délits flagrants, et surtout avec Profils paysans : on a tourné à deux en 35mm, c’est presque dans le livre des records, on est un peu mabouls…

R.D : Claudine module à la perche. Ca veut dire qu’elle laisse un chiffre sur son magnétophone, 7 par exemple. Et selon que la personne parle fort ou pas, elle monte ou descend. C’est assez proche de l’instant décisif en photographie : pour les grandes photos de Cartier-Bresson, la mise au point est faite à l’avance. On ne modifie pas l’objet pendant la prise, parce que si tu modifies c’est trop tard. Il faut toujours prévoir, être en embuscade.

C.N: Ceci dit, le son direct dans les films est très élaboré, que ce soit en fiction ou en documentaire. On a une école assez performante en France. C’est plus difficile de faire du documentaire que de la fiction : en fiction on peut faire la prise quinze fois, et le temps que l’image soit bonne, le son finit par l’être ! (sourire) Dans le documentaire, la première prise est la dernière…

Journal de France

Nous sommes à Cannes… Quels souvenirs de la Croisette ?

R.D : Je suis venu en 1960 comme renfort de labo, j’avais 18 ans. C’était l’époque de La Dolce Vita et de L’Avventura, qui avait été sifflé. Il y avait beaucoup de paparazzi qui venaient d’Italie, tout le monde était en smoking blanc. Je suis revenu avec Reporters, projeté rue d’Antibes, c’était un peu la bousculade.

Quel lien faites-vous entre le travail de journaliste et celui de documentariste ?

R.D : Ca m’a servi d’être passé par le reportage, par exemple pour La Vie moderne. Avec Claudine, on était extrêmement attentifs aux paysans, parce que ce sont des gens assez difficiles à filmer. Il y a toute une approche… Et il faut aller vite. Et Claudine et moi, on a ce point commun : on va très vite. La vitesse, elle vient de Rohmer, elle vient du reportage, du journalisme. Je n’ai jamais renié mon métier de reporter, car il y a quelque chose qui m’intéresse toujours, c’est : trouver une bonne place. C’est comme Claudine avec sa perche. Il n’y a pas deux places, il y a une bonne place. L’école du reportage permet une légèreté, alors que la fiction se perd parfois un peu dans la lourdeur des moyens.

C.N : Surtout, Raymond a fait des longs métrages tout seul, avec deux micros sur la caméra, et une aptitude à l’écoute peu commune pour un cadreur. D’habitude, les gens d’image sont un peu autistes. Raymond a son casque sur les oreilles, il est attentif.

R.D : C’est pour ça que tu m’as épousé… (rires)

Propos recueillis lors du 65e Festival de Cannes par Julien Dokhan

La bande-annonce de “Journal de France”

Journal de France